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AVERTISSEMENT

Amis lecteurs
Je ne fais ce Blog que pour vous faire decouvrir les tresors du Judaisme
Aussi malgre le soin que j'apporte pour mettre le nom de l'auteur et la reference des illustrations sur tous ces textes , il se pourrait que ce soit insuffisant
Je prie donc les auteurs de me le faire savoir et le cas echeant j'enleverais immediatement tous leurs textes
Mon but etant de les faire connaitre uniquement pour la gloire de leurs Auteurs

Exemple de discussion Talmudique




                                                                          Mark Zarka  art-singulier


Le choix impossible ou le choix de l’impossible

Le Talmud est pour le judaïsme une source inépuisable de connaissance. Souvent l’idée que s’en font la majeure partie des personnes, est que ce texte monumental est avant tout une somme de discussions qui n’ont comme unique but que d’établir la loi. C’est vrai, en partie, mais il ne faut pas oublier que la loi sans éthique ne peut exister. Les discussions talmudiques sont avant tout des interrogations sur le sens et l’enseignement qui est contenu dans le texte par excellence qui est la Torah.
Je voudrais exposer, à titre d’exemple de ce que peut impliquer une discussion talmudique, un passage très connu. Il s’agit d’une discussion dans le traité Babà Metzià 62a.


” וחי אחיך עמך – אהדר ליה כי היכי דניכי. ורבי יוחנן, האי וחי אחיך עמך מאי עביד ליה? – מבעי ליה לכדתניא: שנים שהיו מהלכין בדרך, וביד אחד מהן קיתון של מים, אם שותין שניהם – מתים, ואם שותה אחד מהן – מגיע לישוב. דרש בן פטורא: מוטב שישתו שניהם וימותו, ואל יראה אחד מהם במיתתו של חבירו. עד שבא רבי עקיבא ולימד: וחי אחיך עמך –  …. חייך קודמים לחיי חבירך.”


Maintenant comment interprète Rabbi Yohanan le verset : “Et vivra ton frère avec toi” ? (Lévitique 25,36) Il applique selon ce que porte l’enseignement (la Braithà): “deux hommes marchaient en chemin (dans le désert), et seul l’un d’entre eux a une gourde d’eau. S’ils boivent tout les deux - ils meurent! Si un seul boit - celui-ci arrive à un point d’habitation (sous entendu : et sauve sa vie). Ben Pétourà enseigne: “Il vaut mieux que tout deux boivent et meurent, plutôt que l’un assiste à la mort de son compagnon”. Cette opinion prévalut jusqu’à l’enseignement de Rabbi Akivà qui dit: ” “Et vivra ton frère avec toi” - Ta vie a priorité sur la vie de ton compagnon”.


Il suffit de la lecture de ce texte pour se rendre compte que nous sommes face à un problème bien plus complexe qu’il ne semble. Cela parce qu’une lecture superficielle nous porterait immédiatement à un paradoxe ! L’affirmation : ” “Et vivra ton frère avec toi” - Ta vie a priorité sur la vie de ton compagnon” semble complètement absurde. Quel rapport entre le verset du Lévitique qui affirme que l’autre vive avec moi et le fait que ma propre vie ait priorité sur celle du prochain. De plus cela semble aussi une apologie de l’égoïsme alors que le verset cité est le verset qui oblige à l’assistance des pauvres.
Avant de continuer il est donc nécessaire d’exposer le problème du texte talmudique de façon plus claire afin de tenter de cerner la question posée.

Tout d’abord, pour qui connaît le style talmudique, il est évident que la Braithà (l’enseignement de la mishnà) propose un cas absolu et donc théorique. En effet deux personnes voyagent vers un point indéterminé qui les obligent à traverser un désert, est-il pensable que un seul  prévoit de l’eau et l’autre non ? De plus est-il possible de penser qu’ils sachent parfaitement, presque à la goutte près, que s’ils divisent l’eau les deux meurent ?! Et s’ils divisent différemment n’est-il pas possible de penser que peut être les deux se sauvent ? Et l’idée que ces hommes puissent rencontrer, en chemin, d’autres personnes qui pourraient les aider n’est même pas prise en considération !
Le style affirmatif et très dépouillé indique donc que le Talmud nous présente un cas théorique, un absolu qui doit nous enseigner plus qu’une simple loi. Il nous introduit dans un problème éthique plus vaste.


Il faut d’ailleurs noter que ce problème posé par le Talmud est aussi exposé, en des termes légèrement différents,  par Caton l’ancien (qui nous disait : Qui unum quicquid mature transigit, is properat; qui multa simul incipit, neque perficit, is festinat), - qui prenait lui-même ses source des philosophes grecs - au Ier siècle avant l’ère vulgaire (même époque plus ou moins que la Braithà) et par l’islam à travers un philosophe important, Abu Bakr Muhammad ibn Zakarya Ar-Razi,  864 - 930 de notre ère. Ce dernier a été un auteur prolifique, qui a laissé une œuvre monumentale sur de nombreux sujets. Il a plus de deux cents contributions scientifiques remarquables à son actif, dont environ la moitié en  médecine. Il a aussi écrit sur la physique, les mathématiques, l’astronomie et l’optique, mais la majeure partie de ses  écrits n’ont pu être conservé. Sa contribution comme philosophe est aussi importante. Les éléments de base de son système philosophique sont le créateur, l’esprit, la matière, l’espace et le temps. Il analyse leurs caractéristiques en détail et ses concepts d’espace et de temps constituent un continuum en suspens.

Caton nous donne cet exemple :
« Que fait l’honnête homme dans un naufrage s’il voit un de ses compagnons plus faible que lui en possession d’une planche qui ne peut porter qu’un seul homme ? L’enlèvera-t-il surtout s’il est assuré qu’en pleine mer personne ne l’aperçoit ? Il l’enlève s’il est sage ; s’il aime mieux périr on l’appellera juste mais sot ! ».
Abu Bakr Muhammad ibn Zakarya Ar-Razi, quant à lui, reprends un exemple analogue à celui du Talmud. Il écrit:
«Deux personnes s’engagent dans le désert et l’un d’eux n’a pas d’eau, il n’y a assez d’eau que pour sauver un seul et pas son compagnon. Entre les deux il faudra donner la priorité, dans ces circonstances, à celui qui apporte plus d’utilités aux hommes ».

Nous constatons, qu’à la différence du Talmud, les deux auteurs donnent une position claire et ne semble avoir aucun doute quant à la résolution du dilemme.
Pour le monde romain il s’agit du plus fort, du plus capable et pour l’islam de celui qui est le plus utile à la société.
Nous pouvons déduire, donc, que pour le monde Gréco-romain et islamique le critère de l’utilité au groupe (le fait pour Caton de parler de plus faible sous entend que le compagnon a moins de possibilité physique que l’autre et donc un poids social moins grand) est celui qui détermine la valeur de la vie d’un individu en cas extrême.

Cela n’est pas le cas pour le judaïsme et c’est bien pour cela que nous avons discussion.
En fait, tant l’affirmation de Ben Pétourà que de Rabbi Akivà répond à la même incapacité de choix entre deux personnes et cela bien que les réponses soient différentes.
Mais la réponse qui interpelle le plus est celle de Ben Pétourà. En réalité les rabbins ne sont pas choqués par la réponse de Rabbi Akivà, et nous verrons pourquoi plus avant, mais sont interpellés par celle de Ben Pétourà qui choisie, en fin de compte, la mort pour les deux individus ! Or, comme le disent les rabbins, pourquoi offrir au Satan (n.d.a : Satan est l’ange accusateur dans la tradition juive, il est celui qui met en avant les fautes de l’homme devant D. Dans le livre de Job c’est lui qui demande à D. de mettre àl’épreuve Job) deux âmes alors qu’il n’en demande qu’une ?

Analysons donc cette réponse de Ben Pétourà.
Lorsque Ben Pétourà réponds ainsi c’est sur le principe du verset du Lévitique (XIX, 16) qui dit :
“  …. לא תעמד על דם רעך אני ה’  “
” …LO Ta’AMoD ‘AL DaM Ré’ÉKHà ANY Hashem”
” …tu ne te tiendras pas debout sur le sang de ton prochain, Je suis le Seigneur!”

Ce verset est l’obligation de l’assistance à personne en danger et c’est donc sur cela que Ben Pétourà appuie sa réponse. Comment puis-je rester indifférent au besoin d’assistance de l’autre mais aussi, et surtout, comment pourrais-je vivre avec ce poids que ma vie a pu se poursuivre grâce à la mort de mon prochain, donc en étant en opposition au verset :    «  tu ne te tiendras pas debout sur le sang de ton prochain ! »

L’impossibilité pour l’homme d’assister indifférent à la mort de son prochain semble un principe noble mais cela va-t-il jusqu’au sacrifice de sa propre vie, surtout lorsque aucun des deux ne se sauvera !
Il est possible de comprendre le sacrifice de sa vie, même si cela est contre l’interdiction de la Torah de mettre sa propre vie en danger, pour qu’une autre vie soit sauvée mais sacrifier sa vie, alors qu’aucune vie ne sera sauvée cela n’a pas de sens. Ben Pétourà est incapable de faire un choix. Il est impossible de décider lequel des deux devra survivre ! Le judaïsme ne peut accepter les réponses tel que celle de Caton, ou plus tard, celle de Abu Bakr Muhammad. Cela parce que nous ne pouvons savoir et connaître la valeur de la vie de chacun. Seul le créateur a cette possibilité. Cette impossibilité de choix utilitaire de la vie est renforcée par le fait que le Talmud parle de deux hommes, sans aucune précision, peut importe que ce soit un grand savant ou sage avec un ignorant ou un homme sans aucune sagesse, ou encore, un riche marchand avec un pauvre ou deux pauvres ou deux riches, la vie de ces deux hommes est équivalente et personne sur cette terre ne peut décider laquelle des deux est plus précieuse que l’autre.

En fait la réponse de Ben Pétourà est dramatique car,  de par cette incapacité, il est obligé de sacrifier deux êtres, par justice intellectuelle. En effet Ben Pétourà donne une réponse intellectuelle au dilemme sans possibilité de résolution pratique.
Il va donner à chacun une parcelle de vie, ce qui est appelé en hébreu       חיי שעה [KHaYé SHa’AH] = Une heure de vie, un instant de vie. En effet il s’agit d’un partage car il n’est pas question de mourir de suite, si la mort survenait immédiatement il s’agirait de suicide et la réponse de Ben Pétourà serait sans doute différente. Ces instants de vie, ou répit de vie que l’homme reçoit, qui lui sont concédés (comme dans ce cas talmudique) prennent une valeur incommensurable car l’individu alors peut faire une démarche particulière qui lui donneront la possibilité du gain du monde à venir.

Ce concept de Khayé Sha’ah est fondamental juridiquement et spirituellement.
 Il se retrouve juridiquement dans le Shabbath pour un cas tout aussi dramatique.  Il s’agit de savoir s’il est possible de transgresser le Shabbath pour dégager une personne d’un éboulement alors que les médecins affirment que la personne ne survivra même pas  חיי שעה  [KHaYé SHa’AH] après être dégagée. Et les rabbins de répondre qu’il faut transgresser le Shabbath pour offrir cette parcelle de vie à la personne.
L’importance de ces instants, aux yeux des rabbins, sont motivées par le fait qu’un instant de vie peut permettre de gagner tout le monde à venir. Cela comme il est écrit dans les Pirké Avoth (chap. IV, 22) :





“יפה שעה אחת בתשובה ומעשים טובים בעולם הזה מכל חיי העולם הבא “


“…YaFaH SHa’AH AKHaT BiTéSHOUVaH OU-MA’ASSYM ToVYM Ba-’OLaM Ha-ZéH MiKoL KHaYé Ha-‘OLaM HaBA…”
“….il est meilleur une heure de Teshouvà et de bonne action en ce monde que toute la vie du monde à venir…”

Cette Mishnà enseigne que seulement par les actions faite en ce monde il est possible de gagner le monde à venir et que donc il suffit d’un instant pour se gagner l’éternité alors qu’une fois que la vie est terminée tout est écrit et il n’est plus possible de rien changer.
Un autre épisode confirme cela dans le Talmud.

Dans le Traité Avodà Zarah il est raconté l’histoire d’un individu, Eléazar ben Dourdayà, qui était un débauché. Celui-ci était prêt à débourser n’importe quelle somme pour une prostituée. Un jour il entend parler d’une prostituée  exceptionnelle, dévouée et unique. Il se met en voyage et traverse pour la rejoindre sept montagnes et sept fleuves. Lorsqu’il fut avec elle il fit l’amour et en plein rapport il émet un pet énorme. Du coup il s’arrête et comprend qu’il a mal fait et se met à pleurer et à faire teshouvà et d’un coup il meurt, à cet instant une voix céleste dit : « Rabbi Eléazar Ben Dourdayà a sa place dans le monde futur ! ». Rabbi Yehoudà Ha-Nassi (qui est celui qui impose l’écriture de la Torah orale) pleura en écoutant cette histoire et dit : «  Il y a des hommes qui ont besoins d’une vie entière d’étude pour gagner le monde futur et il y a ceux qui : קונה עולם בשעה אחת(KONeH ‘OLaM Be-SHa’AH AKHaT) = gagne le monde future avec une heure».
Ces deux éléments montrent combien un instant de vie peut avoir une valeur incommensurable.
Ayant donc analysé la réponse de Ben Pétourà il est évident que la réponse de Rabbi Akivà nous semble maintenant étrange.  Pour sa réponse Rabbi Akivà s’appuie sur un autre verset du Lévitique, Chap. XXV, 35-36 :


 (35) וכי ימות אחיך ומטה ידו עמך והחזקת גר ותושב וחי עמך :
(36) אל תיקח מאתו נשך ותרבית ויראת מאלוהיך וחי אחיך עמך:”


« (35) Si ton frère, qui est près de toi, tombe et s’appauvrit, tu le soutiendras, même si c’est un étranger et un habitant qui vit avec toi. (36) Ne prend aucun intérêt et profit (de lui), tu craindras ton D. et vivra ton frère avec toi. »

Ces versets sont ceux qui posent le principe de l’aide sociale. Principe de charité et interdiction de faire de l’usure envers son prochain.
On se demande alors comment Rabbi Akivà  peut poser le principe de «ta vie a priorité » sur ce verset ?
En réalité c’est assez simple. Rabbi Akivà pose comme principe que pour pouvoir aider son prochain comme le demande la Torah, le premier principe est d’être en vie ! Donc ma vie a la priorité en cas ultime si je veux pouvoir aider mon prochain et faire que : « et vivra ton frère avec toi ».
Mais, en fait, Rabbi Akivà a le même problème que Ben Pétourà. Il ne sait et ne peut donner une valeur à la vie de l’homme. Il ne peut, comme son collègue, donner une valeur utilitaire. Cependant comme Rabbi Akivà est un rationnel, il va refuser de donner une réponse intellectuelle et non pragmatique. Sa réponse sera dictée par l’évidence. Celui qui a la gourde sera celui qui se sauve, indépendamment de son rang social, ou sa connaissance ou encore sa force. S’il a la gourde et l’autre non c’est aussi, peut-être, un signe de la providence et que celui qui a l’eau, a pour destin de vivre et l’autre de mourir.
Nous constatons que Rabbi Akivà en donnant une réponse qui semble poser un choix, finalement fuit lui aussi tout choix.
Simplement, à la différence de Ben Pétourà, Rabbi Akivà va donner une base halakhique pour la survie d’au moins un individu, sans devoir sacrifier deux être.
Nous arrivons à la conclusion de notre étude et il nous faut en tirer quelques éléments marquants.
Nous constatons que d’un épisode simple nous débouchons sur une question d’éthique qui est fondamentale pour la vie en société. Il s’agit de comprendre quelles valeurs de la vie nos choix de société ont faite.
Le monde grec et romain ainsi que le monde islamique semble avoir choisie en fonction de l’utilité que l’individu peut avoir pour l’ensemble du groupe. C’est en fonction des acquis ou du poids social qu’un individu a acquis que le choix pourra se faire. Plus il a de possibilité de faire avancer son groupe, plus sa vie aura de valeur.
Pour le judaïsme ce choix est impossible à faire. Il n’est pas possible d’avoir une échelle de valeur, chaque vie est égale et a le même droit à la vie. Ce sera finalement la providence qui sera l’élément qui séparera les individus et non pas leur fonction sociale. Peu importe que je sois un grand sage  ou un paysan si je possède la gourde, le fait que je la possède et l’autre pas est un signe qui indique que c’est moi celui qui doit survivre.
Bien entendu le choix halakhique fait par Rabbi Akivà est nécessaire pour débloquer la situation mais il est évident que la question posée n’est que théorique car il n’existe pas de situation, dans la réalité, aussi tranchée, en fait le dilemme éthique présenté reste insoluble pour le judaïsme et comme l’indique le texte du Talmud c’est la solution de Ben Pétourà qui a prévalut jusqu’à ce qu’arriva Rabbi Akivà pour donner une réponse halakhique. Mais la réponse éthique reste celle de Ben Pétourà, il vaut mieux partager et ne pas vivre avec le poids de la mort de son prochain sur la conscience.

Ainsi Ben Pétourà est dans le choix impossible et Rabbi Akivà est dans le choix de l’impossible car comment penser que - même si la Halakhà nous autorise à garder la gourde et ainsi survivre - l’homme laissera sans eau son compagnon. Rabbi Akivà avec sa réponse, en fait, nous montre que pour lui le cas présenté est purement théorique comme sa réponse.


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